Il y a cinquante ans : La Rose Blanche contre
le nazisme
Alors que le fascisme relève le groin un peu partout en
Europe, il est bon de se souvenir de ces six anti-nazis
allemands.
En 1933, lorsque les nazis arrivent au pouvoir, Hans Scholl a
quinze ans. Sa soeur Sophie n'en a que douze. L'embrigadement
obligatoire dans la Hitler Jugend ne leur pose guère de
problèmes, dans un premier temps. Promenades dans la nature,
veillées autour du feu, chansons : ils entrent en
hitlérisme comme d'autres entrent en scoutisme.
Leur père a beau leur répéter: « Ne les
croyez pas. Ce sont des brigands sans foi ni loi, ils trompent
grossièrement le peuple allemand», rien n'y fait.
L'école, les journaux, tout leur dit le contraire. Et
l'enfance est si facile à berner, à endoctriner! Mais
le nazisme montre vite son vrai visage: interdiction de certains
auteurs et des chants de musique étrangère, port
obligatoire de l'uniforme, disparition d'opposants... Hans se
rebiffe et gifle un chef de la jeunesse hitlérienne. Premier
acte de rebellion sans grandes conséquences: il est
simplement relevé de sa fonction de chef de groupe.
Au fil des années, la révolte grandit. Mais que
faire, tout seul contre la répression et la barbarie? Hans
entre en médecine à l'université de Munich.
Sophie le rejoint et entreprend des études de philosophie.
Au fil des rencontres, ils se lient à Christophe Probst,
Willi Graf et Alexander Schmorell, tous trois étudiants en
médecine et au professeur de philosophie Kurt Huber. Ils se
contentent d'abord de partager leur opposition morale en de longues
et fréquentes discussions. Au début de 1942, ils se
posent le problème de faire connaître leurs positions
et se mettent à la recherche d'un appareil à
ronéotyper. Puis des tracts se mettent à circuler,
Ils sont signés «la Rose Blanche" : le groupe est
passé aux actes. Leurs feuilles sont envoyées, par la
poste, dans des adresses prises au hasard dans le botin.
Hans, Sophie et leurs camarades sont profondément croyants
et leurs tracts sont parfois émaillés de
références bibliques. Pourtant, cinquante ans plus
tard, certains passages restent parfaitement actuels. A commencer
par cette réponse anticipée aux négationnistes
d'aujourd'hui et à tous ceux qui prétendent n'avoir
pas su: «Notre dessein n'est pas ici d'étudier la
question juive. Nous ne voulons présenter aucun plaidoyer.
Qu'on nous permette seulement de rapporter un fait: depuis la
mainmise sur la Pologne, 300000 juifs de ce pays ont
été abattus comme des bêtes. C'est là le
crime le plus abominable perpétré contre la
dignité humaine, et aucun autre dans l'histoire ne saurait
lui être comparé ». Ces lignes datent de 1942 !
Il y a aussi, en introduction du même tract, cette phrase qui
s'applique au fascisme sous toutes ses formes: «On ne peut
pas discuter du nazisme, ni s'opposer à lui par une
démarche de l'esprit, car il n'a rien d'une doctrine
spirituelle ». En tout, quatre ou cinq tracts ont
été diffusés quand survient la défaite
allemande de Stalingrad. L'idée germe alors dans le groupe
qu'il est temps de passer à une étape
supérieure. Une nuit, Hans, Alexander et Willi peignent en
grandes lettres « A bas Hitler » sur les murs de la
Ludwigstrasse et « Liberté » à
l'entrée de l'université. Un nouveau tract est
réalisé. Il est diffusé le 18 février
1943. On peut y lire cet appel au soulèvement : «Il
n'est pour nous qu'un impératif : lutter contre la dictature
! Quittons les rangs de ce parti nazi où l'on veut
empêcher toute expression de notre pensée politique.
Désertons les amphithéâtres où paradent
les chefs et les sous-chefs S.S., les flagonneurs et les arrivistes
», Le texte se termine par cette proclamation : «Nous
nous dressons contre l'asservissement de l'Europe par le National
Socialisme dans une affirmation nouvelle de liberté et
d'honneur ».
Un concierge de l'université a vu et reconnu Hans et Sophie
alors qu'ils procédaient à leur
«opération distributive ». Il les dénonce
et la Gestapo a vite fait de remonter jusqu'aux autres membres du
groupe. Tous sont arrêtés et condamnés à
mort après une parodie de jugement.
Christoph Probst, Hans et Sophie Scholl sont exécutés
le 22 février 1943 ( la machine répressive n'a pas
traîné, l'affront était de taille et il fallait
faire un exemple.). Le treize juillet de la même
année, c'est le tour d'Alexander Schmorell et de Kurt Huber.
Willi Graf les suit le douze octobre. Ils ont été
décapités à la hache. C'était un de ces
sinistres privilèges que les nazis réservaient aux
citoyens allemands: les autres étaient gazés,
piqués, pendus, brûlés vifs, fusillés ou
mitraillés.
Depuis, l'existence même de la «Rose Blanche. a
été occultée, rayée des livres
d'histoire, sacrifiée sur l'autel de cette fable qu'est la
responsabilité collective du peuple allemand. Seul un
petit.
livre d'Inge Scholl, le jeune soeur d'Hans et Sophie, a permis de
maintenir la mémoire ( toutes les citations de cet article
en sont extraites).
Nous emprunterons encore ce passage à son introduction :
« Héros ? Peut-on leur donner ce nom ? Ils n'ont rien
entrepris de sublime, n'exigeant qu'un droit
élémentaire, celui de vivre librement dans un monde
qui soit humain ». Il leur a tout de même fallu une
sacrée dose de courage ! Alors que le fascisme relève
le groin un peu partout en Europe, il est bon de se souvenir de ces
six anti-nazis allemands. Ils nous rappelle que le combat contre la
bête immonde n'est la propriété exclusive
d'aucun peuple. Un de leur tract se terminait ainsi : « Nous
ne nous taisons pas, nous sommes votre mauvaise conscience, la Rose
Blanche ne vous laisse aucun repos ».
Et si nous reprenions le flambeau aujourd'hui ?
Michel Kraft
Inge Scholl, La Rose Blanche, six allemands contre le nazisme, les
Editions de Minuit, 1979.