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numéro 13 (juin 1993)

Il y a cinquante ans : La Rose Blanche contre le nazisme

Alors que le fascisme relève le groin un peu partout en Europe, il est bon de se souvenir de ces six anti-nazis allemands.
En 1933, lorsque les nazis arrivent au pouvoir, Hans Scholl a quinze ans. Sa soeur Sophie n'en a que douze. L'embrigadement obligatoire dans la Hitler Jugend ne leur pose guère de problèmes, dans un premier temps. Promenades dans la nature, veillées autour du feu, chansons : ils entrent en hitlérisme comme d'autres entrent en scoutisme.
Leur père a beau leur répéter: « Ne les croyez pas. Ce sont des brigands sans foi ni loi, ils trompent grossièrement le peuple allemand», rien n'y fait. L'école, les journaux, tout leur dit le contraire. Et l'enfance est si facile à berner, à endoctriner! Mais le nazisme montre vite son vrai visage: interdiction de certains auteurs et des chants de musique étrangère, port obligatoire de l'uniforme, disparition d'opposants... Hans se rebiffe et gifle un chef de la jeunesse hitlérienne. Premier acte de rebellion sans grandes conséquences: il est simplement relevé de sa fonction de chef de groupe.
Au fil des années, la révolte grandit. Mais que faire, tout seul contre la répression et la barbarie? Hans entre en médecine à l'université de Munich. Sophie le rejoint et entreprend des études de philosophie. Au fil des rencontres, ils se lient à Christophe Probst, Willi Graf et Alexander Schmorell, tous trois étudiants en médecine et au professeur de philosophie Kurt Huber. Ils se contentent d'abord de partager leur opposition morale en de longues et fréquentes discussions. Au début de 1942, ils se posent le problème de faire connaître leurs positions et se mettent à la recherche d'un appareil à ronéotyper. Puis des tracts se mettent à circuler, Ils sont signés «la Rose Blanche" : le groupe est passé aux actes. Leurs feuilles sont envoyées, par la poste, dans des adresses prises au hasard dans le botin.
Hans, Sophie et leurs camarades sont profondément croyants et leurs tracts sont parfois émaillés de références bibliques. Pourtant, cinquante ans plus tard, certains passages restent parfaitement actuels. A commencer par cette réponse anticipée aux négationnistes d'aujourd'hui et à tous ceux qui prétendent n'avoir pas su: «Notre dessein n'est pas ici d'étudier la question juive. Nous ne voulons présenter aucun plaidoyer. Qu'on nous permette seulement de rapporter un fait: depuis la mainmise sur la Pologne, 300000 juifs de ce pays ont été abattus comme des bêtes. C'est là le crime le plus abominable perpétré contre la dignité humaine, et aucun autre dans l'histoire ne saurait lui être comparé ». Ces lignes datent de 1942 ! Il y a aussi, en introduction du même tract, cette phrase qui s'applique au fascisme sous toutes ses formes: «On ne peut pas discuter du nazisme, ni s'opposer à lui par une démarche de l'esprit, car il n'a rien d'une doctrine spirituelle ». En tout, quatre ou cinq tracts ont été diffusés quand survient la défaite allemande de Stalingrad. L'idée germe alors dans le groupe qu'il est temps de passer à une étape supérieure. Une nuit, Hans, Alexander et Willi peignent en grandes lettres « A bas Hitler » sur les murs de la Ludwigstrasse et « Liberté » à l'entrée de l'université. Un nouveau tract est réalisé. Il est diffusé le 18 février 1943. On peut y lire cet appel au soulèvement : «Il n'est pour nous qu'un impératif : lutter contre la dictature ! Quittons les rangs de ce parti nazi où l'on veut empêcher toute expression de notre pensée politique. Désertons les amphithéâtres où paradent les chefs et les sous-chefs S.S., les flagonneurs et les arrivistes », Le texte se termine par cette proclamation : «Nous nous dressons contre l'asservissement de l'Europe par le National Socialisme dans une affirmation nouvelle de liberté et d'honneur ».
Un concierge de l'université a vu et reconnu Hans et Sophie alors qu'ils procédaient à leur «opération distributive ». Il les dénonce et la Gestapo a vite fait de remonter jusqu'aux autres membres du groupe. Tous sont arrêtés et condamnés à mort après une parodie de jugement.
Christoph Probst, Hans et Sophie Scholl sont exécutés le 22 février 1943 ( la machine répressive n'a pas traîné, l'affront était de taille et il fallait faire un exemple.). Le treize juillet de la même année, c'est le tour d'Alexander Schmorell et de Kurt Huber. Willi Graf les suit le douze octobre. Ils ont été décapités à la hache. C'était un de ces sinistres privilèges que les nazis réservaient aux citoyens allemands: les autres étaient gazés, piqués, pendus, brûlés vifs, fusillés ou mitraillés.
Depuis, l'existence même de la «Rose Blanche. a été occultée, rayée des livres d'histoire, sacrifiée sur l'autel de cette fable qu'est la responsabilité collective du peuple allemand. Seul un petit.
livre d'Inge Scholl, le jeune soeur d'Hans et Sophie, a permis de maintenir la mémoire ( toutes les citations de cet article en sont extraites).
Nous emprunterons encore ce passage à son introduction : « Héros ? Peut-on leur donner ce nom ? Ils n'ont rien entrepris de sublime, n'exigeant qu'un droit élémentaire, celui de vivre librement dans un monde qui soit humain ». Il leur a tout de même fallu une sacrée dose de courage ! Alors que le fascisme relève le groin un peu partout en Europe, il est bon de se souvenir de ces six anti-nazis allemands. Ils nous rappelle que le combat contre la bête immonde n'est la propriété exclusive d'aucun peuple. Un de leur tract se terminait ainsi : « Nous ne nous taisons pas, nous sommes votre mauvaise conscience, la Rose Blanche ne vous laisse aucun repos ».
Et si nous reprenions le flambeau aujourd'hui ?
Michel Kraft
Inge Scholl, La Rose Blanche, six allemands contre le nazisme, les Editions de Minuit, 1979.