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Radiographie du FN
chapitre 10

Le Front national contre le droit des femmes, contre les libertés de toutes et tous

Cet article est une version développée de l'article paru dans Politique La revue, no. 4, avril-mai-juin 1997, dossier "Combattre vraiment le Front national".

La "préférence familiale" est, avec la préférence nationale, l'un des piliers du projet du Front national. Le programme du parti traite de la famille (il n'y a pas de chapitre sur les femmes) dans une première partie, intitulée "l'identité" qui inclut aussi l'immigration, l'enseignement, la culture et l'environnement (1). "Les familles françaises d'abord", proclame le Cercle national femmes d'Europe (CNFE), l'organisation féminine du FN. L'ambition de rétablir un ordre moral, familial et sexuel traditionnel, pensé comme un ordre naturel, voire divin, a son importance propre dans la vision du monde et dans la sensibilité de l'extrême droite. Mais elle s'inscrit aussi dans une problématique nationaliste et raciste, assignant aux femmes françaises une fonction de transmission biologique et culturelle et faisant de la lignée familiale un instrument et un symbole de cohésion nationale face au cosmopolitisme et au mondialisme.


Une politique nataliste dans une perspective nationaliste

"Il ne peut y avoir d'avenir pour la France comme pour l'ensemble de l'Europe sans la définition et l'application d'une grande politique de la population avec le double objectif d'enrayer l'immigration et de favoriser la natalité française et européenne. Oui, pour que la France ait un avenir d'espoir, nous lançons un slogan : Faisons des bébés français avec des Françaises. A cette seule condition notre pays pourra conserver son identité puisque chaque année 100 000 enfants étrangers naissent en France" (2). Le "déclin démographique", facteur de "décadence nationale", favorisant "l'invasion étrangère" et, pire encore, la naissance en France d'enfants étrangers, est l'effet de la libéralisation de l'avortement, de la "révolution contraceptive", de l'émancipation des femmes ; il s'agit en fin de compte d'un "complot mondialiste" et d'une trahison des gouvernements qui "ont laissé oeuvrer en toute impunité des organisations d'une puissance inouïe dont le but avoué était le bouleversement des fondements de notre civilisation (3). "

Inciter les femmes françaises à retourner au foyer par le versement d'un "revenu maternel", aménager le temps de travail des mères de famille (travail à mi-temps, emplois à domicile), accroître les allocations familiales et les réserver aux seules familles françaises, tels seraient les moyens de cette politique nataliste, qui aurait aussi comme effet de réduire le chômage. L'extrême droite remet en cause le droit à l'avortement et dans l'immédiat veut imposer une application très restrictive de la loi et entraver l'accès à l'IVG. "La banalisation de l'avortement ne peut être tolérée par principe, celui-ci ne pouvant constituer qu'un acte médical d'exception. De même le remboursement systématique de l'IVG par les organismes sociaux sera supprimé et la loi Chirac-Giscard-Veil de 1975 sur l'avortement remise en cause", peut-on lire dans le programme du FN. Même si le FN ne s'implique pas de façon unanime dans les actions militantes contre l'avortement, il a fondé pour cela la Ligue pour la vie en 1995 et de multiples "associations amies" agissent sur ce terrain, qui s'avère un lieu de rencontre entre FN, droite parlementaire et milieux catholiques, un lieu propice aussi au développement des doctrines négationnistes (4).


Différence des sexes et "vocation naturelle de la femme"

En arrière plan de ce programme politique, se trouve l'idée d'une différence de nature entre les sexes qui assigne à chacun une fonction déterminée et une identité spécifique. Etre "mère de famille", telle est la "vocation naturelle et humaine de la femme en complémentarité avec l'homme, base de toute vie de la société" (5). Loi naturelle et histoire de la civilisation occidentale et chrétienne se combinent harmonieusement : "la femme joue un rôle de tout premier plan là justement où il est déterminant, à savoir dans la famille, dans la promotion des enfants et dans la paix et le confort du foyer. La femme est là, creuset et conservatoire, au sens le plus exaltant du terme" déclare Le Pen aux femmes du CNFE (6). A la nécessité de rétablir l'ordre de sexe traditionnel, naturel voire divin, base de tout l'ordre social, s'ajoute l'argument que les femmes seraient aujourd'hui les victimes d'une "pseudo-libération", le féminisme et les idéologies égalitaristes et individualistes du monde moderne ayant "systématiquement cherché à dévaloriser le rôle de la mère et à abolir toute différence dans les fonctions de l'homme et de la femme" (7).

Mères, éducatrices, épouses, les femmes sont appelées à "participer à l'oeuvre de redressement national", de façon "non seulement active mais enthousiaste", sinon nous allons vers "la décadence morale et démographique", menaçait Le Pen dans les entretiens avec Jean Marcilly en 1984 (8). Mais elles peuvent aussi s'engager dans la sphère publique au nom de leur rôle dans la sphère privée, notamment sur des questions sociales, scolaires et familiales, être des auxiliaires ou des héritières de leur mari, mettre en oeuvre au service du parti leurs qualités féminines de dévouement et de discrétion en se contentant généralement de fonctions subordonnées (9).


Une famille française normalisée, élément clef de l'ordre social et national

La société est pensée comme une pyramide hiérarchisée d'appartenances et de relations d'autorité, une totalité organique dont la famille est la "cellule de base". Si la "clef de voute" de "l'ordre naturel", selon l'expression de M. Lehideux (10), est affaiblie ou contestée, c'est tout l'ordre social et "notre civilisation occidentale toute entière" qui sont en péril. Le programme du FN consiste à consolider et avantager la famille traditionnelle (dite "légitime") et combattre les modes de vie désignés comme "irréguliers et marginaux". Il propose le "vote familial", les parents ayant un nombre de voix proportionnel au nombre de leurs enfants. La volonté de discrimination et de censure se manifeste dans ces multiples campagnes de presse et l'action de groupes de pression qui dénoncent ainsi les manuels scolaires où "la famille dans ce qu'elle a de plus sacré est contestée" (11) ou encore l'action d'un "lobby homosexuel" qui aurait infiltré les médias et l'appareil d'état.

La famille "doit être reconnue comme un des principaux fondements de la nation" (12), car elle en assure la reproduction biologique ainsi que "la transmission des valeurs, des normes et des traditions de la civilisation et du peuple auxquels appartiennent ses membres". Alors que l'État, l'école et les médias détruisent l'identité nationale au profit d'une société multiculturelle et du mondialisme, la famille est pensée comme un lieu d'enracinement et de transmission. Sa fonction éducative doit être développée, par le "libre choix de l'école" et le soutien à l'école privée, et toujours la promotion du rôle de la mère au foyer.


Famille, nation, identité : ordre social comme ordre naturel

Cette pensée de la société comme un ordre naturel prend souvent la forme d'une critique explicite des Lumières et de la Révolution française. Au nom de la loi naturelle et divine, "nous effacerons la trilogie libertaire et révolutionnaire des frontispices publics", promettent les femmes du CNFE (13). La Déclaration des Droits, qui nie "le principe général d'autorité", ne "reconnaît pas le droit de la famille, de la nation et ceux liés à la survie et à la pérennité de la lignée", dénonce Jean-Marie Le Pen, dans un discours de 1989 où il offre la famille et la nation comme un modèle d'exclusion légitime et de discrimination nécessaire : "si il n'y a plus de définition de mondes fermés comme le sont la famille et la nation cela aboutit à l'anarchie" (14). Dans le discours frontiste et en particulier dans les métaphores favorites de Jean-Marie Le Pen, la famille, la maison, le "chez nous", sont le symbole de la nation, qui doit être fermée et exclusive elle aussi, défendue contre l'étranger qui s'introduit par effraction, viole et vole. De la famille à la nation, on voit une continuité : la nation est fantasmée comme une communauté soudée par les liens du sang, la filiation et la transmission d'un héritage. Les femmes sont un vecteur de cette transmission biologique et culturelle.
Loin d'être un aspect marginal de la politique du FN, ces prises de positions sur les femmes et la famille, articulées avec la notion de "préférence nationale", sont révélatrices de toute une conception du monde et des héritages historiques dont le FN se nourrit - la tradition contre révolutionnaire, le catholicisme traditionaliste, Vichy, le nationalisme d'un Barrès ou d'un Maurras.

Mais si les théoriciens de l'extrême droite ont une vision particulièrement rigide de la "différence des sexes" et en font le socle de l'édifice social, la légitimation de l'oppression et de l'inégalité par la référence à la nature est encore largement partagée, et la même argumentation sur la différence et l'identité spécifique à conserver se retrouve dans les formes actuelles du racisme. Quant au rôle assigné aux femmes d'être les procréatrices, les gardiennes de la tradition et le vecteur de l'identité, ne le retrouve-t-on pas dans tous les types de nationalisme et communautarisme ?
La lutte contre la "préférence familiale", préférence nationaliste et raciste, sexiste et homophobe, c'est donc et ce doit être un élément de notre action contre le Front national, sa politique et son idéologie ; et elle peut contribuer à notre vigilance et notre réflexion sur toute les formes et les sources de l'oppression des femmes et de tout ordre social et national oppressif. C'est une alternative qu'il faut opposer au projet et à la vision du monde de l'extrême droite : autour de la citoyenneté ouverte et effective, de la liberté et de l'égalité, de la solidarité internationale, de la laïcité sans compromis.

(1) L'Alternative nationale, 300 mesures pour la renaissance de la France. Front national, programme de gouvernement, Editions nationales, 1993.
(2) Motion du 8e congrès du Front national, mars 1990, présentée par Marie-France Stirbois et Michel de Rostolan.
(3) Thérèse Gillaizeau, L'enfant, ennemi public no. 1 ?, Études et argumentaires du CNFE, sd (vers 1992).
(4) Fiammetta Venner, L'opposition à l'avortement, du lobby au commando, Berg international, 1995.
(5) Compte-rendu des travaux du deuxième congrès du CNFE, Bulletin du CNFE, no. 32, mars-juin 1992.
(6) Jean Marie Le Pen, Discours au 1er congrès du CNFE, Bulletin du CNFE, déc.1987-janvier 1988.
(7) J. -M. Le Pen présente Pour la France, programme du Front National, Éditions Albatros, 1983.
(8) Jean Marcilly, Le Pen sans bandeau, 1984.
(9) On trouve 2 femmes sur 40 personnes au Bureau politique du Front national, Marie-France Stirbois et Martine Lehideux, celle-ci ayant aussi le titre de vice-présidente du Front national.
(10) Martine Lehideux, La politique familiale, Groupe des droites européennes, supplément au no. 7 d'Europe et patries, 1985.
(11) CNFE, Manuels scolaires, danger !, sd (vers 1993).
(12) L'Alternative nationale, op.cit.
(13) CNFE, Un pays qui abandonne sa famille se condamne définitivement, sd (vers 1991).
(14) J. -M. Le Pen, discours à la Trinité-sur-mer, 26 août 1989, cité par Valérie Delavillechabrolle, Le Monde, 29 août 1989.

Claudie Lesselier