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Radiographie du FN chapitre 10 |
La "préférence familiale" est, avec la
préférence nationale, l'un des piliers du projet du
Front national. Le programme du parti traite de la famille (il n'y
a pas de chapitre sur les femmes) dans une première partie,
intitulée "l'identité" qui inclut aussi
l'immigration, l'enseignement, la culture et l'environnement
(1). "Les familles
françaises d'abord", proclame le Cercle national femmes
d'Europe (CNFE), l'organisation féminine du FN. L'ambition
de rétablir un ordre moral, familial et sexuel traditionnel,
pensé comme un ordre naturel, voire divin, a son importance
propre dans la vision du monde et dans la sensibilité de
l'extrême droite. Mais elle s'inscrit aussi dans une
problématique nationaliste et raciste, assignant aux femmes
françaises une fonction de transmission biologique et
culturelle et faisant de la lignée familiale un instrument
et un symbole de cohésion nationale face au cosmopolitisme
et au mondialisme.
"Il ne peut y avoir d'avenir pour la France comme pour
l'ensemble de l'Europe sans la définition et l'application
d'une grande politique de la population avec le double objectif
d'enrayer l'immigration et de favoriser la natalité
française et européenne. Oui, pour que la France ait
un avenir d'espoir, nous lançons un slogan : Faisons
des bébés français avec des Françaises.
A cette seule condition notre pays pourra conserver son
identité puisque chaque année 100 000 enfants
étrangers naissent en France" (2). Le "déclin
démographique", facteur de "décadence nationale",
favorisant "l'invasion étrangère" et, pire encore, la
naissance en France d'enfants étrangers, est l'effet de la
libéralisation de l'avortement, de la "révolution
contraceptive", de l'émancipation des femmes ; il
s'agit en fin de compte d'un "complot mondialiste" et d'une
trahison des gouvernements qui "ont laissé oeuvrer en toute
impunité des organisations d'une puissance inouïe dont
le but avoué était le bouleversement des fondements
de notre civilisation (3). "
Inciter les femmes françaises à retourner au foyer
par le versement d'un "revenu maternel", aménager le temps
de travail des mères de famille (travail à mi-temps,
emplois à domicile), accroître les allocations
familiales et les réserver aux seules familles
françaises, tels seraient les moyens de cette politique
nataliste, qui aurait aussi comme effet de réduire le
chômage. L'extrême droite remet en cause le droit
à l'avortement et dans l'immédiat veut imposer une
application très restrictive de la loi et entraver
l'accès à l'IVG. "La banalisation de l'avortement ne
peut être tolérée par principe, celui-ci ne
pouvant constituer qu'un acte médical d'exception. De
même le remboursement systématique de l'IVG par les
organismes sociaux sera supprimé et la loi
Chirac-Giscard-Veil de 1975 sur l'avortement remise en cause",
peut-on lire dans le programme du FN. Même si le FN ne
s'implique pas de façon unanime dans les actions militantes
contre l'avortement, il a fondé pour cela la Ligue pour la
vie en 1995 et de multiples "associations amies" agissent sur ce
terrain, qui s'avère un lieu de rencontre entre FN, droite
parlementaire et milieux catholiques, un lieu propice aussi au
développement des doctrines négationnistes
(4).
En arrière plan de ce programme politique, se trouve
l'idée d'une différence de nature entre les sexes qui
assigne à chacun une fonction déterminée et
une identité spécifique. Etre "mère de
famille", telle est la "vocation naturelle et humaine de la femme
en complémentarité avec l'homme, base de toute vie de
la société" (5). Loi naturelle et histoire de la
civilisation occidentale et chrétienne se combinent
harmonieusement : "la femme joue un rôle de tout premier
plan là justement où il est déterminant,
à savoir dans la famille, dans la promotion des enfants et
dans la paix et le confort du foyer. La femme est là,
creuset et conservatoire, au sens le plus exaltant du terme"
déclare Le Pen aux femmes du CNFE (6). A la nécessité de
rétablir l'ordre de sexe traditionnel, naturel voire divin,
base de tout l'ordre social, s'ajoute l'argument que les femmes
seraient aujourd'hui les victimes d'une "pseudo-libération",
le féminisme et les idéologies égalitaristes
et individualistes du monde moderne ayant "systématiquement
cherché à dévaloriser le rôle de la
mère et à abolir toute différence dans les
fonctions de l'homme et de la femme" (7).
Mères, éducatrices, épouses, les femmes
sont appelées à "participer à l'oeuvre de
redressement national", de façon "non seulement active mais
enthousiaste", sinon nous allons vers "la décadence morale
et démographique", menaçait Le Pen dans les
entretiens avec Jean Marcilly en 1984 (8). Mais elles peuvent aussi s'engager
dans la sphère publique au nom de leur rôle dans la
sphère privée, notamment sur des questions sociales,
scolaires et familiales, être des auxiliaires ou des
héritières de leur mari, mettre en oeuvre au service
du parti leurs qualités féminines de
dévouement et de discrétion en se contentant
généralement de fonctions subordonnées
(9).
La société est pensée comme une pyramide
hiérarchisée d'appartenances et de relations
d'autorité, une totalité organique dont la famille
est la "cellule de base". Si la "clef de voute" de "l'ordre
naturel", selon l'expression de M. Lehideux (10), est affaiblie ou
contestée, c'est tout l'ordre social et "notre civilisation
occidentale toute entière" qui sont en péril. Le
programme du FN consiste à consolider et avantager la
famille traditionnelle (dite "légitime") et combattre les
modes de vie désignés comme "irréguliers et
marginaux". Il propose le "vote familial", les parents ayant un
nombre de voix proportionnel au nombre de leurs enfants. La
volonté de discrimination et de censure se manifeste dans
ces multiples campagnes de presse et l'action de groupes de
pression qui dénoncent ainsi les manuels scolaires où
"la famille dans ce qu'elle a de plus sacré est
contestée" (11) ou encore l'action d'un "lobby
homosexuel" qui aurait infiltré les médias et
l'appareil d'état.
La famille "doit être reconnue comme un des principaux
fondements de la nation" (12), car elle en assure la
reproduction biologique ainsi que "la transmission des valeurs, des
normes et des traditions de la civilisation et du peuple auxquels
appartiennent ses membres". Alors que l'État, l'école
et les médias détruisent l'identité nationale
au profit d'une société multiculturelle et du
mondialisme, la famille est pensée comme un lieu
d'enracinement et de transmission. Sa fonction éducative
doit être développée, par le "libre choix de
l'école" et le soutien à l'école
privée, et toujours la promotion du rôle de la
mère au foyer.
Cette pensée de la société comme un ordre
naturel prend souvent la forme d'une critique explicite des
Lumières et de la Révolution française. Au nom
de la loi naturelle et divine, "nous effacerons la trilogie
libertaire et révolutionnaire des frontispices publics",
promettent les femmes du CNFE (13). La Déclaration des Droits,
qui nie "le principe général d'autorité", ne
"reconnaît pas le droit de la famille, de la nation et ceux
liés à la survie et à la
pérennité de la lignée", dénonce
Jean-Marie Le Pen, dans un discours de 1989 où il offre la
famille et la nation comme un modèle d'exclusion
légitime et de discrimination nécessaire : "si
il n'y a plus de définition de mondes fermés comme le
sont la famille et la nation cela aboutit à l'anarchie"
(14). Dans le
discours frontiste et en particulier dans les métaphores
favorites de Jean-Marie Le Pen, la famille, la maison, le "chez
nous", sont le symbole de la nation, qui doit être
fermée et exclusive elle aussi, défendue contre
l'étranger qui s'introduit par effraction, viole et vole. De
la famille à la nation, on voit une continuité :
la nation est fantasmée comme une communauté
soudée par les liens du sang, la filiation et la
transmission d'un héritage. Les femmes sont un vecteur de
cette transmission biologique et culturelle.
Loin d'être un aspect marginal de la politique du FN, ces
prises de positions sur les femmes et la famille, articulées
avec la notion de "préférence nationale", sont
révélatrices de toute une conception du monde et des
héritages historiques dont le FN se nourrit - la tradition
contre révolutionnaire, le catholicisme traditionaliste,
Vichy, le nationalisme d'un Barrès ou d'un Maurras.
Mais si les théoriciens de l'extrême droite ont une
vision particulièrement rigide de la "différence des
sexes" et en font le socle de l'édifice social, la
légitimation de l'oppression et de l'inégalité
par la référence à la nature est encore
largement partagée, et la même argumentation sur la
différence et l'identité spécifique à
conserver se retrouve dans les formes actuelles du racisme. Quant
au rôle assigné aux femmes d'être les
procréatrices, les gardiennes de la tradition et le vecteur
de l'identité, ne le retrouve-t-on pas dans tous les types
de nationalisme et communautarisme ?
La lutte contre la "préférence familiale",
préférence nationaliste et raciste, sexiste et
homophobe, c'est donc et ce doit être un
élément de notre action contre le Front national, sa
politique et son idéologie ; et elle peut contribuer
à notre vigilance et notre réflexion sur toute les
formes et les sources de l'oppression des femmes et de tout ordre
social et national oppressif. C'est une alternative qu'il faut
opposer au projet et à la vision du monde de l'extrême
droite : autour de la citoyenneté ouverte et effective,
de la liberté et de l'égalité, de la
solidarité internationale, de la laïcité sans
compromis.
(1) L'Alternative
nationale, 300 mesures pour la renaissance de la France. Front
national, programme de gouvernement, Editions nationales, 1993.
(2) Motion du 8e congrès du
Front national, mars 1990, présentée par Marie-France
Stirbois et Michel de Rostolan.
(3) Thérèse
Gillaizeau, L'enfant, ennemi public no. 1 ?, Études et
argumentaires du CNFE, sd (vers 1992).
(4) Fiammetta Venner, L'opposition
à l'avortement, du lobby au commando, Berg international,
1995.
(5) Compte-rendu des travaux du
deuxième congrès du CNFE, Bulletin du CNFE, no. 32,
mars-juin 1992.
(6) Jean Marie Le Pen, Discours au
1er congrès du CNFE, Bulletin du CNFE,
déc.1987-janvier 1988.
(7) J. -M. Le Pen présente
Pour la France, programme du Front National, Éditions
Albatros, 1983.
(8) Jean Marcilly, Le Pen sans
bandeau, 1984.
(9) On trouve 2 femmes sur 40
personnes au Bureau politique du Front national, Marie-France
Stirbois et Martine Lehideux, celle-ci ayant aussi le titre de
vice-présidente du Front national.
(10) Martine Lehideux, La
politique familiale, Groupe des droites européennes,
supplément au no. 7 d'Europe et patries, 1985.
(11) CNFE, Manuels scolaires,
danger !, sd (vers 1993).
(12) L'Alternative nationale,
op.cit.
(13) CNFE, Un pays qui abandonne
sa famille se condamne définitivement, sd (vers 1991).
(14) J. -M. Le Pen, discours
à la Trinité-sur-mer, 26 août 1989, cité
par Valérie Delavillechabrolle, Le Monde, 29 août
1989.