logo ras lfront
www.raslfront.org
Radiographie du FN
chapitre 3

SOS Grossesse, une enquête


Nous n'avions pas encore lu L'Opposition à l'avortement de Fiammetta Venner. Nous ne savions alors que ce que tout le monde sait déjà ; que le Front national veut des femmes au foyer et beaucoup d'enfants français, et que, dans ce but, il mène une guerre acharnée à la loi Veil ; qu'un certain docteur Dor et qu'une non moins certaine Claire Fontana, fonctionnant sur le modèle américain, multiplient les actions dites de commandos afin d'empêcher les interruptions de grossesse dans les hôpitaux.
Si nous avions envie de rigoler, dans les années 70, devant les ribambelles de personnes âgées et propres sur elles, défilant dans les rues, armées du slogan "Laissez-les vivre !", désormais, nous ne rigolons plus devant ces bandes de gamins hargneux et boutonneux, exhibant, dans des lieux de passage, entrées de cinéma, bords de plage et autres, aux yeux de tous - enfants compris, des photomontages obscènes représentant des agrandissements de foetus mutilés et ensanglantés avec pour légende: "l'avortement est un génocide".
Si nous avions eu conscience de la violence et de l'importance de ces mouvements contre la régulation des naissances, des ramifications de ces associations de malfaiteurs où intégristes chrétiens, réactionnaires opportunistes et fascistes se croisent et se congratulent dans le but de favoriser à tout prix la reproduction de l'espèce, afin d' accroître et d'endoctriner une nation à leur image, nous aurions sans doute eu un peu peur d'aller sonner à la porte du Docteur Py. La naïveté a parfois des avantages !

Nous avons trouvé le tract à la Maison des associations. Si l'adresse, rue Jeanne d'Arc, et le moyen d'accès, métro Nationale, faisaient de l'oeil au FN, les propos flirtaient plutôt avec ceux de l'Eglise de Scientologie. "Enceinte, en difficulté : parlons-en. SOS Grossesse, association sans but lucratif, apolitique, et non confessionnelle". Nous avons pris rendez-vous, pour connaître les solutions proposées par ces défenseurs de l'ordre moral qui, sous prétexte d'altruisme et d'humanité, se sentent prêts à exploiter la douleur de celles qu'ils méprisent.

Céline D., une jeune comédienne, a bien voulu endosser le rôle de la jeune femme en détresse, F. l'accompagne, endossant celui de la co-locataire.

Le rendez-vous est fixé pour le jeudi suivant notre appel. Elles sont accueillies par le docteur Py en personne, médecin à la retraite, président de l'association, l'air plutôt gentil et inoffensif. Les lieux, grandes pièces dénudées, sans confort et sans chaleur, rideaux et paravent grisâtres, incitent à la déprime. L'organisme est pourtant riche, la grandeur de l'espace en témoigne. L'aspect austère, l'inconfort et la grisaille sont un fait-exprès : déjà, vous vous sentez coupable. L'ordre moral règne dans la pièce. On vous fait la charité, ne soyez pas trop exigeante. Ce lieu, quelque peu sordide, n'est-il pas le juste reflet de votre situation ? De votre vie entière peut-être ?

Quelques minutes d'attente s'écoulent dans le silence d'une salle réservée à cet effet, une affiche Sida Info au mur, Le Figaro et Le Point mis à disposition. Le docteur Py réapparaît, les invitant à traverser une autre pièce, vaste et déserte, où trône une photocopieuse, avant de pénétrer dans le lieu d'entretien. Les rayonnages de la bibliothèque supportent de nombreux dossiers et une littérature triée sur le volet dont F. saisit quelques titres au passage  : L'amour sans carré blanc, Sexualité et foi, Sexualité et religion.

Comme deux collégiennes coupables, reçues par un directeur compréhensif et conciliateur, les jeunes filles prennent place, à l'endroit désigné, face au bureau. Après avoir fait signer à Céline une attestation de consultation sociale (ci-contre), le docteur Py, à présent en règle, pose alors les questions d'usage et note scrupuleusement les réponses.

Le Docteur Py se couvre

Céline résume sa situation. Depuis peu à Paris, elle est étudiante. Constatant un certain retard dans ses règles (bien qu'elle ne soit pas très douée pour les dates), elle a fait un test de grossesse, suivi d'un second, tous deux positifs. Un peu désemparée, n'ayant aucun contact avec le milieu médical et ne connaissant personne à Paris, sauf l'amie ici présente avec laquelle elle partage son appartement, elle a pensé, en trouvant le tract à la Maison des associations, qu'ici on pourrait lui donner des informations sur des centres d' IVG.

Le terme d'étudiante séduit le docteur : "On n'a pas tous les jours la chance de recevoir une jeune fille cultivée". Puis il entreprend de renseigner les jeunes filles sur l'IVG avant de les informer sur leurs droits. "Voulez- vous voir un schéma ?". Le démarrage est plutôt soft, loin d'exhiber les photomontages déjà évoqués, il sort un schéma classique, en comparant la taille de l'embryon à celle d'un grain de riz. Ensuite, il en vient aux modalités d'interruption (aspiration, curetage), pour enchaîner sur les risques (perforation de l'utérus, infections et "écoulements sanglants"). L'exposé se veut scientifique et objectif, il ne marque aucune opposition directe à l'avortement et, même si le chapitre sur les risques est tronqué, seul un médecin ou une personne avisée pourrait s'en inquiéter.

Céline a-t-elle demandé des explications sur l'IVG ? Non ! Céline a demandé des renseignements sur les centres d' IVG, mais elle a à faire à un manipulateur doué d'un talent certain.

SOS Grossesse est un organisme agréé et largement subventionné, il se doit donc de respecter la loi. Le docteur Py ruse, il use de psychologie, reste dans le subliminal, d'où la nécessité de son exposé. Quant aux risques évoqués, "perforation", "infections", "pertes de sang", s'ils ne peuvent être considérés concrètement en tant que tels, ne sont-ils pas en réalité des menaces ?

Après cette première étape de sensibilisation, le docteur se doit de lâcher du lest pour ne pas ébranler la confiance de son interlocutrice. Il inscrit donc sur une feuille les adresses des centre IVG demandées, recommande même une visite chez le docteur X., son "très grand ami". Après le bâton, la carotte !

L'entretien reprend et, si le ton reste le même, le discours, lui, se durcit. Il insiste sur la nécessité de bien réfléchir avant de prendre une telle décision. Bien sûr, il parle dans l'intérêt de Céline et se fait un devoir de la prévenir sur les risques encourus ; les complications infectieuses sont tout à fait négligeables sur une personne "aussi saine" que Céline (qui est une jeune fille de 22 ans, blonde aux yeux bleus). Le docteur Py pointe son doigt vers la tête de son interlocutrice : ce sont les problèmes psychologiques, le vrai danger. Ils sont "trop souvent liés aux suites d'un avortement". "Si certaines femmes sont tout à fait insensibles, d'autres surmontent le choc, mais d'autres encore ne s'en remettent jamais". Le choix des mots ne laisse rien au hasard !

Heureusement, il l'a déjà constaté, Céline est "cultivée" et, en tant que jeune fille "sensible, intelligente et cultivée" (car, bien sûr, sensibilité et intelligence sont indissociables de la culture !), "elle sera en mesure de comprendre la valeur de son geste".

Vierges et enceintes

Au cours de l'entretien il établira fréquemment un parallèle entre les deux jeunes filles assises devant son bureau (sensibles, intelligentes et cultivées) et les autres, "ces gamines de 17 ans, ces petites maghrébines, vierges et enceintes (?)", celles qui avortent sans état d'âme.

L'entretien dévie sur les parents de Céline. Sont-ils croyants ? Comment réagiront-ils à l'annonce de sa grossesse ? Lui apporteront-ils une aide matérielle ? Céline répond comme il avait été convenu au préalable. Elle n'a pas osé leur en parler, dans son milieu familial, cela ne se fait pas d'être fille-mère, ils l'ont déjà prévenue, il est hors de question qu'ils s'occupent de petits enfants.
Cet interlude familial va clore définitivement le préambule sur l'IVG.

Deuxième partie du programme :

L'information sur les droits. L'IVG, n'ayant décidément pas les faveurs du docteur, est exclue de ce chapitre. Les droits, ce sont ceux des "futures mères", soit les allocations parents-isolés, les foyers d'accueil et les aides diverses pouvant résoudre les "soucis matériels". Il s'étend sur leur importance et multiplie les recommandations et les conseils du genre : "Il vaut mieux travailler au noir pour toucher le maximum". Cette fois-ci, il se pose explicitement contre la loi.

Du problème d'argent découle, tout naturellement, l'évocation de l'absence du père, avec l'affirmation qu'il faut prendre garde à maintenir une présence masculine auprès de l'enfant. Serait-ce une invitation à l'amour ? Non, un grand-père ou un oncle feront l'affaire ! L'éventualité d'un choix autre ne se présente même pas. "Les enfants sans père deviennent plus facilement déviants ou homosexuels. Ce n'est pas une règle générale, heureusement ! souligne-t-il, mais... ". Ce "mais", lourd de sous-entendus, reste en suspens.

Le choix des mots ne laisse rien au hasard

Mais..., une fois encore, le docteur Py peut éviter le pire et prévoir un avenir plus convenable à votre enfant. L'adoption est le dernier volet des propositions évoquées. Elle est présentée comme la "formule" idéale, la mère ayant largement le temps de réfléchir à sa décision. Neuf mois durant la grossesse, plus une période de deux mois, après l'accouchement, offrant la possibilité de se rétracter. Le choix des droits se restreint, le docteur Py oublie de préciser qu'après dix semaines de grossesse le premier choix est déjà fait, pour soi et pour l'enfant.

Il préfère évoquer les organismes à la disposition des femmes en difficulté et de celles qui ne veulent pas faire état publiquement de leur grossesse, le cadeau fait à l'enfant mis au monde et au couple ayant le bonheur de l'adopter, des liens toujours possibles entre la mère et l'enfant. Il s'étend tout particulièrement sur le moment privilégié suivant immédiatement la naissance. La mère, avant de se séparer de son enfant, pourra lui chanter une chanson, lui choisir un prénom, lui écrire une lettre...

Au milieu de ces évocations touchantes, le terme d'"abandon" évoqué par F., choquée par la légèreté du ton, paraît fort brutal. Le docteur Py s'en attriste. "Ce choix est très douloureux, mais il ne s'agit en aucun cas d'un abandon : la mère abandonne ses droits sur l'enfant mais elle ne le laisse pas sur les marches d'une église !" Mais il demeure irrité par cette remarque et gêné par la présence de cette co-locataire de mauvais conseil ; il préfère en éloigner Céline et l'entraîne dans la pièce voisine sous prétexte de lui fournir des documents plus précis. Il tente alors une analyse psychologique sommaire en l'interrogeant sur son enfance. Pendant ce temps, la photocopieuse reproduit des documents sur l'adoption, les définitions sont là pour contrer la timide remarque de F. :

"On parle à tort d' "abandon" d'enfant, mot mauvais pour désigner ce qui est un "don à l'adoption". La mère abandonne ses droits maternels mais laisse la vie à l'enfant qui s'est invité. Cet acte est très éprouvant moralement, mais il constitue une preuve inestimable d'amour pour l'enfant. "

De plus, il ressort de ces documents des relents de préférence nationale. Les enfants français font l'objet d'une forte demande, tandis que les enfants étrangers sont, avec les enfants "à particularité", moins désirables et plus facilement adoptables. "Un couple de plus de quarante ans ou une célibataire doivent comprendre qu'ils auront plus de chance d'obtenir un enfant étranger ou un enfant français "à particularité" qu'un bébé français. "

Le docteur Py ne parle pas des enfants

Nos deux amies n'ont pas eu droit à une propagande caricaturale et facilement décelable, mais à une rhétorique plus fine et plus subtile qui, sous couvert d'information objective, oriente par des détails de vocabulaire l'exposé des solutions qui s'offrent à une femme enceinte.

Il a été question d'aides matérielles, de problèmes psychologiques après l'IVG, mais l'enfant en lui-même n'a jamais été évoqué : qu'est-ce que ça signifie d'avoir un enfant ? Quelle vie va-t-on lui donner et quelle vie mène une mère célibataire ou une mère qui porte un enfant pendant neuf mois pour le donner à une famille d'adoption ?

F. D. S. ,Collectif Ras l'front Paris 20e